APPRENDRE A CONDUIRE POUR CONDUIRE SA VIE
Ou comment l'apprentissage de la conduite automobile en auto-école sociale peut contribuer à l'insertion socioprofessionnelle des jeunes et des bénéficiaires du Revenu Minimum d'Insertion
Mémoire présenté par Karine BOURSIER
Diplôme de Conseiller en Economie Sociale Familiale
Session 2003
FICHE RESULTATS
CONTEXTE DE LA RECHERCHE
Une " nation sur roues ", telle est la définition que le psychologue Michel ROCHE donnait de la société française dès 1970 . Dans cette civilisation de l'automobile, le passage du permis de conduire est presque devenu une obligation. D'ailleurs, lorsque l'on consulte les annonces de l'Agence Nationale Pour l'Emploi (ANPE), force est de constater que la possession du permis de conduire, voire celle d'une voiture, figurent fréquemment au nombre des exigences des employeurs. C'est en partie ce constat qui a amené des éducateurs spécialisés à envisager, dès les années 70, d'utiliser l'apprentissage de la conduite automobile comme outil d'insertion.
Lorsqu'une conseillère en économie sociale familiale (CESF) me parle de sa participation à la création d'une auto-école un peu particulière, une " auto-école sociale ", encore appelée " auto-école d'insertion ", le sujet m'interpelle : l'apprentissage de la conduite serait donc un support d'insertion... Il m'interpelle d'autant plus qu'en tant qu'ancienne monitrice auto-école, j'ai toujours été convaincue que les enjeux du permis de conduire ne se réduisaient pas à l'acquisition de davantage de mobilité. A un niveau personnel, travailler sur ce sujet me donne une possibilité de faire un lien entre ce que j'étais et ce que je souhaite devenir. De plus, me positionnant en tant que futur travailleur social, il me semble important de diversifier les pratiques en vue d'élargir les possibilités de lutte contre l'exclusion, que l'on sait multiforme.
A travers cette recherche, j'ai souhaité m'intéresser aux personnes en insertion qui demandent à bénéficier d'une aide au permis de conduire. Cette aide peut être accordée sous deux formes différentes : soit une aide financière pour faciliter l'inscription dans une auto-école dite traditionnelle, soit un accord pour une inscription dans une auto-école dite sociale, c'est-à-dire accueillant principalement ou exclusivement des personnes rencontrant des difficultés d'insertion. C'est cette seconde option qui m'a particulièrement intéressée puisqu'elle fonde l'apprentissage de la conduite comme un outil d'insertion et, de ce fait, relève de l'action sociale.
Ces auto-écoles sociales sont au nombre d'une cinquantaine en France, réparties sur 35 départements. Elles accueillent chaque année entre 2 500 et 3 000 personnes dont 66% d'hommes et 44% de femmes. Ce sont pour 70% des jeunes et pour 30% des bénéficiaires du Revenu Minimum d'Insertion (RMI) . Ces derniers peuvent être sans emploi, inscrits ou non à l'ANPE, ou salariés dans le cadre de contrats aidés.
TRAVAIL EXPLORATOIRE : METHODOLOGIE ET RESULTATS
Mon premier travail a consisté en un recueil d'informations permettant de construire la problématique.
Ainsi je suis partie d'un questionnement visant à cerner en quoi l'apprentissage de la conduite pouvait constituer un outil d'insertion.
D'autres questions ont rapidement suivi :
- qui sont les personnes qui demandent à être aidées pour passer leur permis ?
- Quelles sont leurs difficultés ?
- Quel est le sens de leur demande ?
- Comment cette demande est-elle comprise et traitée par les travailleurs sociaux qui la reçoivent, c'est-à-dire les référents sociaux (assistants sociaux et animateurs d'insertion des services sociaux communaux et départementaux, les conseillers en missions locales, ou encore les conseillers en économie sociale familiale) ?
Pour répondre à ces questions, je me suis appuyée sur quatre populations ressources :
- les personnes elles-mêmes ;
- les référents sociaux ;
- les équipes des auto-écoles sociales ;
- un sociologue ayant réalisé une étude sur les actions d'insertion par l'apprentissage de la conduite automobile .
Pour connaître le fonctionnement des auto-écoles sociales, je me suis appuyée sur mon expérience professionnelle, puisque j'étais auparavant enseignante de la conduite et formatrice de moniteurs, sur des discussions et entretiens avec les formateurs et responsables de structures, et sur un entretien réalisé auprès de l'auteur de l'ouvrage cité ci-dessus.
Pour comprendre le sens de la demande des personnes, il était nécessaire de les rencontrer. Je me suis donc rendue dans une auto-école sociale accueillant des jeunes et des bénéficiaires du RMI. Une présence régulière auprès des élèves, mais aussi mon passé de monitrice auto-école, ont favorisé l'instauration d'une relation de confiance. Les discussions informelles lors des pauses m'ont permis de comprendre le sens de cette volonté de passer le permis de conduire pour ces personnes :
a) pallier le manque de mobilité,
b) répondre à la demande des employeurs potentiels,
c) et, je cite, " être enfin comme tout le monde ".
Pour connaître les difficultés des personnes, j'ai procédé selon une double technique :
- des entretiens semi-directifs en face à face avec trois formateurs d'une auto-école sociale (ces entretiens ont été enregistrés et intégralement retranscrits),
- des entretiens téléphoniques avec des responsables de structures dans trois autres départements, afin d'élargir le recueil de données au-delà des frontières d'un seul département.
Résultats :
Les résultats de ces entretiens font apparaître que les jeunes et les bénéficiaires du RMI qui fréquentent les auto-écoles sociales ont des problématiques qui se rejoignent sur plusieurs points :
a) un faible niveau de formation et de qualification,
b) parfois des situations d'illettrisme détectées après l'entrée en formation,
c) un déficit de confiance et d'estime de soi,
d) des problèmes de santé,
e) des addictions à l'alcool ou aux drogues pour certains d'entre eux,
f) le besoin d'être pris en compte et d'être écouté,
i) des difficultés pour se déplacer,
j) des difficultés à se repérer dans l'espace et dans le temps,
k) des difficultés à se projeter dans l'avenir.
Pour connaître la manière dont les référents sociaux appréhendaient la demande d'aide au permis, j'ai également procédé par entretiens téléphoniques, auprès de deux assistants sociaux en polyvalence de secteur et un conseiller en mission locale. Le recueil de données s'est effectué sur deux départements et a été corroboré par les propos des formateurs et responsables d'auto-écoles sociales.
Principaux éléments recueillis :
1- les référents sociaux interrogés envisagent l'insertion dans sa double dimension sociale et professionnelle ;
2 - selon eux, il existe une certaine hiérarchie entre les deux notions, l'insertion sociale constituant la 1ère étape de tout parcours d'insertion ;
3 - la demande d'aide au permis de conduire doit nécessairement s'inscrire dans un projet professionnel, et la possession du permis doit être nécessaire à la réalisation de ce projet ;
4 - l'accès au permis de conduire favorise l'insertion professionnelle grâce à la mobilité supplémentaire qu'il procure.
PROBLEMATIQUE ET CADRE THEORIQUE
Dans le processus d'insertion , les travailleurs sociaux définissent généralement leurs actions en fonction d'objectifs gradués, allant de l'insertion sociale à l'insertion professionnelle. l'insertion sociale fait référence à toutes les actions qui peuvent être mises en place pour permettre à une personne de reconstruire un lien avec les autres et avec la société. Ainsi définie, il est possible de considérer l'insertion sociale comme un processus de construction ou de restauration du lien social. L'insertion professionnelle désigne quant à elle les démarches qu'une personne effectue pour préparer son entrée dans la vie active ou pour retrouver une place sur le marché du travail. Ces démarches peuvent comprendre l'inscription dans une formation qualifiante, la recherche active d'un emploi, l'accès à un emploi aidé ou, plus rarement, à un emploi sur le marché du travail traditionnel. La plupart des institutions sociales (et notamment les conseils généraux et les missions locales), classent l'aide au permis de conduire parmi les actions d'insertion professionnelle. Ile s'agit en quelque sorte d'une ultime étape, visant à augmenter la mobilité et donc la possibilité des personnes de s'insérer durablement sur le marché du travail. L'obtention du permis de conduire est alors considérée comme l'" aboutissement " du processus d'insertion.
Ainsi l'aide au permis de conduire est généralement proposée ou accordée aux personnes proches de l'emploi, c'est-à-dire celles qui satisfont aux critères suivants : motivées, autonomes, actives dans la recherche d'emploi autour d'un projet précis . Les personnes qui sont éloignées de l'emploi, cumulent fréquemment plusieurs difficultés de différentes natures : image de soi dévalorisée, manque de confiance en soi, problèmes de santé, faible niveau de formation, difficultés à se repérer dans l'espace et dans le temps, dépendance à des produits psychotropes, etc. Lorsque ces personnes viennent demander aux services sociaux de les aider à passer leur permis de conduire, la réponse positive est généralement reportée dans le temps, et des actions d'insertion sociale leur sont proposées. Pourtant la demande de permis de conduire est porteuse d'une demande de reconnaissance sociale, ce qui positionne le permis comme un élément moteur très puissant pour les personnes qui font cette demande. Cette motivation est un élément sur lequel les travailleurs sociaux peuvent s'appuyer pour permettre aux personnes de s'inscrire dans une dynamique de projet, au sein de laquelle elles peuvent envisager leur vie future.
Si l'on s'intéresse à l'apprentissage de la conduite automobile, on constate que celui-ci implique une planification dans le temps : de la préparation théorique à l'examen pratique, de nombreuses étapes doivent être franchies et la présence aux cours doit avoir été régulière. De plus, conduire est une activité qui met en jeu un individu au sein d'un espace qu'il doit partager avec les autres usagers. Respect des règles et civisme sont, selon les professionnels de la route, les maîtres mots d'une circulation sans danger. Il faut donc apprendre un nouveau " vivre ensemble " et ce dès le début de la formation puisque celle-ci se déroule en groupe pour sa plus grande partie.
C'est pourquoi il me semble que l'apprentissage de la conduite peut être envisagé de façon plus large que dans sa seule dimension utilitaire, à savoir l'augmentation de la mobilité et un atout supplémentaire à inscrire sur un Curriculum Vitae.
C'est ce qui m'a amenée à poser l'hypothèse selon laquelle l'apprentissage de la conduite automobile réalisé en auto-école sociale, parce qu'il allie la formation à un accompagnement personnalisé, constitue un outil d'insertion à la fois sociale et professionnelle. Ses effets se retrouvent à deux niveaux : d'une part il permet de construire ou de restaurer du lien social, d'autre part il favorise la (ré)inscription des personnes dans une dynamique de projet.
La démonstration de cette hypothèse s'est donc appuyée sur deux concepts principaux : celui de lien social et celui de projet.
Définition des mots clés :
Selon le Conseil supérieur du travail social (CSTS) , le lien social peut être défini comme l'association de trois composantes :
a) le lien individuel de soi à soi, qui repose sur la confiance et l'estime de soi,
b) le lien communautaire qui repose sur l'appartenance à un groupe au sein duquel les individus trouvent et développent une aide mutuelle,
c) le lien sociétaire qui relie chaque individu et chaque groupe à la société.
Le projet peut se définir comme un ensemble d'objectifs organisés en fonction d'un but. Son élaboration nécessite de pouvoir se représenter l'avenir afin d'être en mesure de planifier les différentes étapes sur une durée généralement déterminée à l'avance. La dynamique réside dans les perpétuels va-et-vient entre ce qui était prévu et ce qui se passe réellement. Cette évaluation occasionne souvent des ajustements, tels par exemple la détermination d'objectifs intermédiaires, ou une éventuelle réorientation si on ne parvient pas à atteindre un ou plusieurs des objectifs.
METHODOLOGIE DE DEMONSTRATION DE L'HYPOTHESE :
Pour vérifier l'hypothèse, je me suis appuyée sur les propos de huit personnes inscrites dans une auto-école sociale, dont trois jeunes et cinq bénéficiaires du RMI. J'ai choisi de travailler par entretiens semi-directifs, afin de recueillir un matériau aussi riche que possible et éviter d'introduire des biais par des questions trop précises. La " liberté de parole " a par ailleurs été un élément de mise en place d'un climat de confiance. J'ai également utilisé les entretiens réalisés auprès des trois formateurs. L'ensemble de ces entretiens ont été enregistrés, avec l'accord des personnes concernées, et intégralement retranscrits. J'ai ensuite procédé à une analyse de contenu afin de faire émerger les éléments servant à la démonstration.
J'ai également utilisé les entretiens réalisés auprès des divers professionnels lorsqu'ils comportaient des éléments pouvant contribuer à la démonstration.
A ce vaste corpus de données, constitué d'abord par le vécu d'hommes et de femmes, s'ajoutent les références à une pratique professionnelle, le tout étant confronté à divers apports théoriques.
RESULTATS OBTENUS
Globalement, il me semble que les deux dimensions de l'hypothèse ont été vérifiées, à la fois par l'enquête de terrain et par les références théoriques.
L'insertion par l'apprentissage de la conduite automobile apparaît bien comme une modalité présentant plusieurs intérêts :
Ä la forte motivation des personnes leur permet de rester impliquées tout au long d'une formation qui peut durer plusieurs mois ;
1 - le fait d'être en groupe, mais aussi le contenu même de la formation au permis de conduite, semble être de nature à favoriser la création, la restauration ou le maintien du lien social ;
2 - la durée de cette formation et son organisation placent les personnes dans une situation semblable à celle de la mise en projet ;
3 - le permis de conduire est un atout concret pour l'insertion professionnelle, puisqu'il est fréquemment demandé par les employeurs ;
4 - enfin je crois pouvoir avancer que peu d'actions d'insertion permettent d'obtenir une reconnaissance officielle par la société des compétences acquises, hormis dans le domaine des formations qualifiantes.
CONCLUSION
Au terme de cette recherche, il semble que l'apprentissage de la conduite en auto-école sociale constitue un dispositif d'insertion intéressant à plusieurs titres. D'abord il s'appuie sur une motivation forte. Il permet de restaurer, au moins en partie, la confiance en soi. Par la mise en mouvement qu'il opère, au sens propre comme au figuré, il constitue un espace d'élaboration de projet tant sur le plan personnel que professionnel. Enfin il autorise à se sentir acteur de sa vie. Ce sont ces éléments qui me permettent de suggérer qu'apprendre à conduire, c'est aussi un moyen d'apprendre à conduire sa vie.
Il me semble que les travailleurs sociaux peuvent s'appuyer sur cet outil pour tendre vers les objectifs inhérents à leur travail : mettre en valeur les personnes, leurs potentialités, développer leurs capacités existantes et leur autonomie. Au sein de ce dispositif, je pense que le conseiller en économie sociale et familiale peut trouver sa place, dans une approche à la fois technique et relationnelle :
- technique, lorsqu'il s'agit d'aider les personnes à intégrer le coût de la formation dans leur budget, de rechercher avec elles des solutions de financement, de constituer le dossier d'inscription ;
- relationnel, à travers la prise en compte du besoin d'expression de ces personnes, et en accompagnant leur évolution au fil de la formation.
Dans ce cadre, la fonction du CESF pourrait être, par exemple, d'aider chacun à dégager le sens qu'il attribue au permis de conduire, ou encore à accepter la possibilité d'un échec pour que celui-ci ne vienne pas signer l'abandon de la formation, voire du projet qui lui est lié.
En matière d'insertion professionnelle, et en lien avec la dimension économique de la formation, le CESF pourrait participer à la mise en place de chantiers de second œuvre (restauration de logements, bureau, nettoyage…) répondant aux besoins de collectivités publiques ou de particuliers. Les bénéficiaires les plus démunis financièrement pourraient ainsi payer leur formation au permis de conduire, et enrichir leurs CV de nouvelles expériences professionnelles. Leurs chances d'insertion professionnelle s'en trouveraient ainsi renforcées.
Toutefois, en matière d'insertion, le conseiller ESF n'agit pas seul. En effet, l'accompagnement vers l'insertion demande souvent un travail d'équipe et/ou un partenariat, parce qu'il nécessite un ensemble de compétences qu'un seul professionnel ne possède pas toujours. A ce titre, il est nécessaire d'impulser une dynamique de réseau en associant plusieurs acteurs : ANPE, animateurs d'insertion des centres d'action sociale et des conseils généraux, structures d'insertion par l'activité économique, etc. Dans un tel cadre, le CESF pourrait avoir un rôle de coordination entre les différents partenaires.
Le processus d'insertion socioprofessionnelle pourrait ainsi bénéficier de cet élément moteur puissant que constitue la volonté d'obtenir son permis de conduire.